La grande question qui se pose est la suivante : comment les dépenses fédérales positionneront-elles l’économie pour assurer le succès après la pandémie?

par Robert Asselin – Premier vice-président, Politiques publiques, Conseil canadien des affaires

Lettre d’opinion publiée dans CBC

Ce n’est pas facile à trouver, mais à la page 142 de la mise à jour économique et fiscale du gouvernement fédéral, dans une petite case ombragée, est dissimulé un chiffre qui aura une incidence considérable sur les Canadiens et Canadiennes d’aujourd’hui et de demain : « Déficit accumulé : 1 423 milliards de dollars (55,5 % du PIB) ».

Il s’agit de la dette fédérale estimée du Canada pour 2024.

Il faut souligner que ce chiffre n’inclut pas la longue série de nouveaux engagements promis dans la mise à jour relative à la situation financière. En tenant compte de ces dépenses supplémentaires, il est raisonnable de prévoir que notre dette fédérale pourrait atteindre les 1 700 trillions de dollars au cours des prochaines années.

D’ici là, le gouvernement fédéral aura effectivement ajouté 1 000 milliards de dollars (ou 1 trillion de dollars) à la dette du Canada depuis la fin de l’exercice 2019.

Les gouvernements provinciaux ont également, à leur tour, alourdi la dette de plusieurs milliards de dollars. Lorsqu’on les additionne, dans la plupart des cas, le ratio fédéral-provincial combiné de la dette au PIB a déjà atteint 100 % du produit intérieur brut (PIB). Autrement dit, la dette combinée est égale à la valeur totale de tous les biens et services produits au Canada au cours d’une année.

Bien sûr, on nous rappelle constamment de ne pas nous inquiéter de la dette croissante, que le gouvernement fédéral a beaucoup de pouvoir fiscal et que les taux d’intérêt réels sont bas — et le resteront dans un avenir rapproché.

Comme s’il s’agissait du seul problème duquel nous avions à nous préoccuper.

Convenons sans réserve que des dépenses extraordinaires étaient absolument nécessaires pour aider les Canadiens et les Canadiennes à traverser la pandémie. Malgré certaines faiblesses existantes dans les programmes d’urgence du gouvernement, il est très important de veiller à ce que les Canadiens et les Canadiennes soient en sécurité et en bonne santé pendant la crise.

Mettons également de côté l’énorme problème d’équité intergénérationnelle découlant des questions complexes concernant le remboursement de l’énorme dette croissante que nous contractons et qui finira par la payer. Des choix difficiles et douloureux se poseront si nous voulons que les générations futures ne soient pas entravées par nos décisions actuelles en matière de dépenses.

Posons-nous plutôt une question directe et honnête : 1 000 trillions de dollars plus tard, le Canada sera-t-il mieux placé pour assurer son succès dans l’économie mondiale émergente?

Un meilleur avenir économique n’est pas le fruit du hasard ou du simple fait de dire que nous devrions en avoir un. Il nécessite un plan à long terme et des investissements stratégiques dans notre capacité de production. Comme l’ancien secrétaire au Trésor des États-Unis, Larry Summers, l’a souvent dit, la croissance, et non la consommation, doit être la priorité de la politique budgétaire expansionniste. Hypnotisé par la pensée magique selon laquelle les déficits importants sont, par nature, un substitut à la croissance économique, le Canada se compare mal à ses pairs en ce qui concerne les ambitions à long terme.

Nos concurrents ont une vision à plus long terme de ce qu’il faut aujourd’hui pour mieux se positionner pour l’avenir.

Le président élu des États-Unis, Joe Biden, a promis des milliards de dollars d’investissements nouveaux et audacieux en recherche et développement (R et D) dans des secteurs prometteurs et à croissance rapide. L’Allemagne a sa stratégie industrielle pour 2030, tandis que l’Australie a son Plan de création d’emplois (JobMaker Plan). Le Royaume-Uni vient d’annoncer sa stratégie industrielle verte. Quant à elle, la Chine a placé la science et la technologie au premier plan de son programme économique.

Outre ces initiatives, certaines visent littéralement la lune en choisissant de faire des investissements dans l’innovation. La NASA a récemment annoncé qu’elle avait sélectionné les entreprises qui recueilleront des ressources sur la surface de la lune, renforçant ainsi les connaissances nécessaires aux futures missions sur Mars. Deux entreprises viennent des États-Unis, alors qu’une provient d’Europe et une du Japon. Pourquoi n’y en a-t-il pas du Canada?

L’un des facteurs qui contribuent à cette situation est que le Canada n’investit que 1,6 % de son PIB dans la R et D, alors que plusieurs pays pairs — dont le Danemark, la Finlande, le Japon et la Corée du Sud —approchent ou dépassent 3 %.

Quelle est la vision économique du Canada pour l’avenir?

Pourquoi ne pouvons-nous pas tirer parti de notre capital intellectuel pour créer des entreprises mondiales qui s’emparent de nouveaux marchés comme le font d’autres pays? Nous positionnons-nous pour assurer notre succès dans les domaines florissants de l’intelligence artificielle, des technologies propres ou des biotechnologies?

Quand il s’agit de talent et de propriété intellectuelle, nous ressemblons de plus en plus à un club-école pour les entreprises américaines. Où est notre programme global de croissance pour relever les défis structurels auxquels nous sommes confrontés, tels que le vieillissement rapide de la population, la faible productivité et les déficits commerciaux persistants?

Les bornes de recharge pour véhicules électriques et les subventions de 5 000 dollars pour la rénovation des maisons peuvent paraître tape-à-l’œil dans un document gouvernemental, mais elles ne permettront pas au pays de se rapprocher de la transition vers une économie à faibles émissions de carbone à laquelle nous aspirons. De plus, le gouvernement ne fait pas grand-chose pour créer les industries de pointe dont nous aurons besoin pour stimuler notre économie.

Le débat sur le coût de financement de notre dette à court terme est sans importance par rapport à l’ampleur des défis fiscaux et économiques auxquels nous serons confrontés à plus long terme si nous n’améliorons pas le tir. Nos pays pairs n’attendent pas la fin de la pandémie pour planifier leur avenir économique — ils agissent déjà rapidement et avec détermination.

Nous contentons-nous de jouer pour la médaille de bronze ou souhaitons-nous viser l’or? Voilà la grande question que nous devrions nous poser.